Petit larcin ... mauvaise époque...
Oh ! non, ce n'était pas un bandit de grands chemins. En fait, Toni n'était qu'un petit truand ; vol à l'étalage, coups fourrés, vol à la tire, petits larcins... Rien de bien spécial à notre époque où les rues sont encombrées de mendiants, va-nu-pieds, passants et badauds de toute sorte.
Nous sommes à Paris, en 1300 et quelques. Et quelques, car à cette époque, les calendriers sont rares et réservés aux érudits. Les rues sont étroites et sales. La vermine, dans tous les sens du terme grouille dans ces passages mal entretenus. Des tas d'immondices jonchent le pavé disjoint, les eaux usées s'écoulent, que dis-je ? stagnent dans les rigoles tracées en plein milieu de la chaussée.
Sur le pas des portes des tavernes, des filles à demi dévêtues rient et affriolent le client éventuel. Des étalages de fruits et légumes montés sur des tréteaux plus ou moins stables sont disséminés ça et là et les clients tâtent les produits (salades, tomates, pommes, poires ou navets) de leurs mains plus ou moins propres. Plutôt plus sales que propres d'ailleurs.
Tel est le lieu de travail, pourrions-nous dire de Toni, truand de profession. Il vagabonde de place en ruelle, de jardin en église ; constamment à la recherche de quelques mauvais coup. Mauvais ! Pas si mauvais que ça, pour lui, mais pour ses victimes, sûrement. Une minute d'inattention de votre part et il vous déleste de votre escarcelle, de votre briquet d'amadou ou de votre cabas. Rapide et efficace le bougre ! Jamais il ne s'est fait prendre. Jamais nulle plainte portée contre lui. Il connaît tous les receleurs de la ville et, comme il est honnête dans ses affaires... rien à craindre de ce côté-là. Il les fournit trop bien pour qu'ils se risquent à le dénoncer.
Ce jour d'hui, Toni n'a rien à se mettre sous la dent. Complètement démuni. Il n'a pas un sou vaillant en poche. Hier, comme il avait bien travaillé, il a tout dépensé à boire de la gerboise avec les filles des tavernes. Ah ! ça, ça avait été une vraie fête comme il n'avait encore jamais fait !
Mais voilà. Ce matin, il pleut. Dans les rues, les gens sont rares, et seuls quelques mendiants, vagabonds ou filles de joie les animent... Pas un mauvais coup en vue ! Les maraîchers n'ont pas monté leur étal, à cause de ce sale temps. Rien ne va ! ...
Pourtant, il faut bien se nourrir. L'homme ne vit pas seulement de bières et de câlins et caresses coquines dans les bars louches. L'estomac de Toni ronfle comme un torrent à la fonte des neiges. Soudain, il aperçoit un attroupement à la boulangerie. On dirait que tout le monde vient acheter son pain au même moment. Il est vrai que la bonne odeur de miches bien chaudes et craquantes attire inexorablement la clientèle. La fournée vient en effet de sortir et toute la ruelle fleure bon le pain frais.
Ah ! cette bonne odeur qui en arrive à effacer toutes les autres ! Même celles des épluchures qui pourrissent dans un coin, et celle des excréments et de l'urine qui, d'habitude sont les parfums les plus courants de Paris.
Personne ne peut résister à une telle tentation. Et Toni, truand, moins que les autres. Il se faufile donc à l'intérieur de la boutique, en évitant de bousculer les clients pour ne pas attirer l'attention sur lui. Ah ! quelle odeur, mon Dieu. Ses narines en frémissent d'aise. Il s'approche de la table où les miches semblent lui faire de l'½il. On dirait qu'elles l'appellent.
Quelles miches appétissantes !
Et cette croûte dorée à souhait !
Toutes chaudes ! Si chaudes qu'on ne sent plus ni le froid ni l'humidité de la pluie dans le magasin.
Quelle tentation ! Toni ne peut résister. Il attrape une paire de miches à pleines mains et sort de la boutique en courant...
...Juste, quel manque de chance ! pour tomber droit sur la maréchaussée qui avait eu la détestable idée de passer à cet instant !
« Halte là ! Coquin ! Où vas-tu de ce pas ? Et qu'essaies-tu de cacher sous tes hardes ? »
A la boulangerie, on fit fort grand tapage en raison d'un tel larcin :
« Quelle honte !
- Mettre la main sur les miches de la boulangère !
- Quelle époque ! Mon Dieu, en quelle époque vivons-nous ?
- Mais jusqu'où iront ces malotrus ? Il faut les pendre tous !
Les commentaires et les imprécations de ce genre allaient bon train.
Toni, tout penaud de s'être jeté ainsi bêtement dans les bras de ce représentant de la loi ne savait quelle attitude adopter. Se lamenter ? pas question, on a son honneur. Pleurer ou gémir ? non plus, on a sa pudeur.
« Ton compte est bon, mon gars ! Tu sais que le vol est sévèrement puni de nos jours. Nous n'avons que faire de petits truands de ton espèce. Tonitrua le garde. As-tu au moins une bonne explication pour ta défense ?
A cette époque, les procès pour vol étaient rondement menés. Surtout si le coupable était pris sur le fait. La main dans le sac. Et là, le pauvre Toni avait encore sur les mains la bonne odeur des miches que le digne représentant de la Loi lui avait confisquées à titre de preuve.
« C'est...cè que qu...qu... bégaya Toni. C'est que j'avais faim.
- Faim ou pas, tu as volé et tu sais ce qui t'attend. Pendu que tu seras ! Et fouetté avant pour t'ôter l'envie de jamais recommencer !
- Mais, reprit Toni, je reconnais qu'il eut été plus sage de payer pour les miches. Le pain n'est pas si cher. Mais voilà, je n'avais pas d'argent. Remarquez bien, la caisse du boulanger n'était pas si éloignée. J'aurai pu prendre deux sous pour les payer. Mais il y avait une telle queue ! La file des clients me gênait le passage pour arriver facilement au tiroir caisse. Et puis, je ne voulais pas bousculer tous ces braves gens qui attendaient patiemment leur tour. Je n'aime pas déranger. Aussi, ai-je pris la décision la plus sage à mon sens : mettre directement la main sur les belles miches qui m'attiraient tant, plutôt que dans le tiroir pour m'en aller acquérir mon pain chez un autre boulanger.
- D'ailleurs, celui-ci fleure si bon qu'il est difficile de résister. Ce boulanger fait le meilleur pain de tout Paris. Ajouta-t-il flatteur.
Le boulanger ému senti que tout aurait pu être différent. Ça aurait pu être pire. Il aurait pu se faire dévaliser ; perdre toute la bonne recette du jour si ce garnement avait pu mettre la main dans son tiroir caisse. Il pensait en lui-même :
« Au milieu de tous ces Louis et de ces belles pièces d'or et d'argent, comment ce gamin aurait-il su ne prendre qu'un ou deux sous de fer blanc ? La tentation aurait bien été trop forte ! Au fond, je l'ai échappé belle. »
Alors, magnanime, il retourna dans son échoppe où les clients étaient tranquillement en train de déguster en toute impunité et gratuitement ses délicieuses miches toutes chaudes. Il coupa deux belles tranches du jambon qui trônait sur le bord du comptoir et s'en revint auprès de Toni et du gens d'armes.
« Tiens, voilà pour toi, dit-il en tendant les tranches de jambon à un Toni éberlué. »
Puis, voulant reprendre les deux miches qui devaient servir de preuve du larcin de la main du représentant de la Loi, il s'aperçut que celui-ci les avait croquées. Il coupa alors deux tranches bien moelleuses dans un gros pain carré à la croûte molle et les donna à Toni à la place des deux miches qu'il ne pouvait plus récupérer.
« Tu mériterais que je te les botte, mais je suis bon prince. Tiens, croque !
- Monsieur ! dit-il en saluant le représentant de la Loi ébahi. »
Ce que nul ne savait, c'est que ce brave boulanger, par ces deux mots venait d'inventer une fameuse recette gastronomique qui aurait fait sa fortune si elle n'était hélas réapparue que quelques siècles plus tard.