chapitre 1

Chapitre 1


Petit larcin ... mauvaise époque...


Oh ! non, ce n'était pas un bandit de grands chemins. En fait, Toni n'était qu'un petit truand ; vol à l'étalage, coups fourrés, vol à la tire, petits larcins... Rien de bien spécial à notre époque où les rues sont encombrées de mendiants, va-nu-pieds, passants et badauds de toute sorte.

Nous sommes à Paris, en 1300 et quelques. Et quelques, car à cette époque, les calendriers sont rares et réservés aux érudits. Les rues sont étroites et sales. La vermine, dans tous les sens du terme grouille dans ces passages mal entretenus. Des tas d'immondices jonchent le pavé disjoint, les eaux usées s'écoulent, que dis-je ? stagnent dans les rigoles tracées en plein milieu de la chaussée.
Sur le pas des portes des tavernes, des filles à demi dévêtues rient et affriolent le client éventuel. Des étalages de fruits et légumes montés sur des tréteaux plus ou moins stables sont disséminés ça et là et les clients tâtent les produits (salades, tomates, pommes, poires ou navets) de leurs mains plus ou moins propres. Plutôt plus sales que propres d'ailleurs.
Tel est le lieu de travail, pourrions-nous dire de Toni, truand de profession. Il vagabonde de place en ruelle, de jardin en église ; constamment à la recherche de quelques mauvais coup. Mauvais ! Pas si mauvais que ça, pour lui, mais pour ses victimes, sûrement. Une minute d'inattention de votre part et il vous déleste de votre escarcelle, de votre briquet d'amadou ou de votre cabas. Rapide et efficace le bougre ! Jamais il ne s'est fait prendre. Jamais nulle plainte portée contre lui. Il connaît tous les receleurs de la ville et, comme il est honnête dans ses affaires... rien à craindre de ce côté-là. Il les fournit trop bien pour qu'ils se risquent à le dénoncer.

Ce jour d'hui, Toni n'a rien à se mettre sous la dent. Complètement démuni. Il n'a pas un sou vaillant en poche. Hier, comme il avait bien travaillé, il a tout dépensé à boire de la gerboise avec les filles des tavernes. Ah ! ça, ça avait été une vraie fête comme il n'avait encore jamais fait !
Mais voilà. Ce matin, il pleut. Dans les rues, les gens sont rares, et seuls quelques mendiants, vagabonds ou filles de joie les animent... Pas un mauvais coup en vue ! Les maraîchers n'ont pas monté leur étal, à cause de ce sale temps. Rien ne va ! ...
Pourtant, il faut bien se nourrir. L'homme ne vit pas seulement de bières et de câlins et caresses coquines dans les bars louches. L'estomac de Toni ronfle comme un torrent à la fonte des neiges. Soudain, il aperçoit un attroupement à la boulangerie. On dirait que tout le monde vient acheter son pain au même moment. Il est vrai que la bonne odeur de miches bien chaudes et craquantes attire inexorablement la clientèle. La fournée vient en effet de sortir et toute la ruelle fleure bon le pain frais.
Ah ! cette bonne odeur qui en arrive à effacer toutes les autres ! Même celles des épluchures qui pourrissent dans un coin, et celle des excréments et de l'urine qui, d'habitude sont les parfums les plus courants de Paris.

Personne ne peut résister à une telle tentation. Et Toni, truand, moins que les autres. Il se faufile donc à l'intérieur de la boutique, en évitant de bousculer les clients pour ne pas attirer l'attention sur lui. Ah ! quelle odeur, mon Dieu. Ses narines en frémissent d'aise. Il s'approche de la table où les miches semblent lui faire de l'½il. On dirait qu'elles l'appellent.
Quelles miches appétissantes !
Et cette croûte dorée à souhait !
Toutes chaudes ! Si chaudes qu'on ne sent plus ni le froid ni l'humidité de la pluie dans le magasin.
Quelle tentation ! Toni ne peut résister. Il attrape une paire de miches à pleines mains et sort de la boutique en courant...
...Juste, quel manque de chance ! pour tomber droit sur la maréchaussée qui avait eu la détestable idée de passer à cet instant !

« Halte là ! Coquin ! Où vas-tu de ce pas ? Et qu'essaies-tu de cacher sous tes hardes ? »

A la boulangerie, on fit fort grand tapage en raison d'un tel larcin :
« Quelle honte !
- Mettre la main sur les miches de la boulangère !
- Quelle époque ! Mon Dieu, en quelle époque vivons-nous ?
- Mais jusqu'où iront ces malotrus ? Il faut les pendre tous !

Les commentaires et les imprécations de ce genre allaient bon train.

Toni, tout penaud de s'être jeté ainsi bêtement dans les bras de ce représentant de la loi ne savait quelle attitude adopter. Se lamenter ? pas question, on a son honneur. Pleurer ou gémir ? non plus, on a sa pudeur.

« Ton compte est bon, mon gars ! Tu sais que le vol est sévèrement puni de nos jours. Nous n'avons que faire de petits truands de ton espèce. Tonitrua le garde. As-tu au moins une bonne explication pour ta défense ?

A cette époque, les procès pour vol étaient rondement menés. Surtout si le coupable était pris sur le fait. La main dans le sac. Et là, le pauvre Toni avait encore sur les mains la bonne odeur des miches que le digne représentant de la Loi lui avait confisquées à titre de preuve.
« C'est...cè que qu...qu... bégaya Toni. C'est que j'avais faim.
- Faim ou pas, tu as volé et tu sais ce qui t'attend. Pendu que tu seras ! Et fouetté avant pour t'ôter l'envie de jamais recommencer !
- Mais, reprit Toni, je reconnais qu'il eut été plus sage de payer pour les miches. Le pain n'est pas si cher. Mais voilà, je n'avais pas d'argent. Remarquez bien, la caisse du boulanger n'était pas si éloignée. J'aurai pu prendre deux sous pour les payer. Mais il y avait une telle queue ! La file des clients me gênait le passage pour arriver facilement au tiroir caisse. Et puis, je ne voulais pas bousculer tous ces braves gens qui attendaient patiemment leur tour. Je n'aime pas déranger. Aussi, ai-je pris la décision la plus sage à mon sens : mettre directement la main sur les belles miches qui m'attiraient tant, plutôt que dans le tiroir pour m'en aller acquérir mon pain chez un autre boulanger.
- D'ailleurs, celui-ci fleure si bon qu'il est difficile de résister. Ce boulanger fait le meilleur pain de tout Paris. Ajouta-t-il flatteur.

Le boulanger ému senti que tout aurait pu être différent. Ça aurait pu être pire. Il aurait pu se faire dévaliser ; perdre toute la bonne recette du jour si ce garnement avait pu mettre la main dans son tiroir caisse. Il pensait en lui-même :
« Au milieu de tous ces Louis et de ces belles pièces d'or et d'argent, comment ce gamin aurait-il su ne prendre qu'un ou deux sous de fer blanc ? La tentation aurait bien été trop forte ! Au fond, je l'ai échappé belle. »

Alors, magnanime, il retourna dans son échoppe où les clients étaient tranquillement en train de déguster en toute impunité et gratuitement ses délicieuses miches toutes chaudes. Il coupa deux belles tranches du jambon qui trônait sur le bord du comptoir et s'en revint auprès de Toni et du gens d'armes.

« Tiens, voilà pour toi, dit-il en tendant les tranches de jambon à un Toni éberlué. »

Puis, voulant reprendre les deux miches qui devaient servir de preuve du larcin de la main du représentant de la Loi, il s'aperçut que celui-ci les avait croquées. Il coupa alors deux tranches bien moelleuses dans un gros pain carré à la croûte molle et les donna à Toni à la place des deux miches qu'il ne pouvait plus récupérer.

« Tu mériterais que je te les botte, mais je suis bon prince. Tiens, croque !
- Monsieur ! dit-il en saluant le représentant de la Loi ébahi. »


Ce que nul ne savait, c'est que ce brave boulanger, par ces deux mots venait d'inventer une fameuse recette gastronomique qui aurait fait sa fortune si elle n'était hélas réapparue que quelques siècles plus tard.

# Posté le mercredi 07 février 2007 10:12

chapitre 2

Chapitre 2


Petit larcin ... bien poisseux


N'allez surtout pas imaginer que Toni avait trouvé dans ses aventures matière à réflexion. Non, pas le moins du monde ! Toni n'était pas un truand ordinaire. Ce n'était pas un bandit de grands chemins. Toni n'était qu'un petit truand trop naïf pour que ses mésaventures puissent lui servir de leçon.

D'ailleurs, à notre époque, rappelons que cette histoire se passe vers 1300 et quelques, les grandes villes sont encombrées de mendiants, va-nu-pieds et badauds de toute espèce. Les vols à l'étalage, vols à la tire et les mauvais coups sont monnaie courante. La conjoncture difficile oblige bien souvent les plus démunis à user de ruse et à se débrouiller comme ils le peuvent.
Le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt, dit-on, mais en fait, à notre époque, il appartient aux plus vifs et aux plus malins. Et à Paris, plus qu'ailleurs. Paris, grande ville de près d'un million d'habitants regorge de gargotes, de bars louches et de tavernes où les filles affriolantes proposent sans pudeur leurs charmes aux passants.
Les immondices éparpillées par les chiens, chats et autres animaux qui errent dans les rigoles et caniveaux jonchent la chaussée et les pavés qui se soulèvent ci et là sont bien souvent arrachés par les sabots des chevaux qui sillonnent la cité.
Il n'est pas un coin de rue, pas une place, jardin public, parvis d'église ou de cathédrale qui ne grouille littéralement d'indigents et de sans-abri à la recherche de quelque piécette, d'un quignon de pain sec ou d'un fruit qui leur serait lancé au passage par une âme bienfaisante. Et qu'ils réussiraient à sauver de la voracité des quadrupèdes en quête de nourriture. Tant de miséreux se pressent sur le passage des bourgeois et des notable que c'en est pitié !

C'est au milieu de ce décor quotidien que Toni, truand de l'époque, travaille.
Aujourd'hui, c'est jour de marché, et sur la place, devant l'église les maraîchers ont monté leurs étalages sur des tréteaux plus ou moins bancals et instables. Les ménagères et les employées de maison, servantes ou cuisinières déambulent parmi les stands, tâtant, qui une belle laitue, qui un navet, qui un fruit avec leurs grosses mains bien sales et bien grasses. Les fruits et les légumes s'abîment vite sous toutes ces manipulations trop souvent indélicates.

Toni, ce matin a déjeuné copieusement dans la taverne où il a passé la nuit. Hier, en effet, il a pu détrousser un gros ivrogne qui sortait d'une infecte gargote. Il était plein à ras bord de gerboise. Si plein qu'il s'était écroulé en essayant d'évacuer son trop plein de mauvaise bière. Toni avait tôt fait de l'aider, en retournant son gilet et en lui soustrayant les quelques pièces d'argent qui l'alourdissaient expliquant, sans doute, sa démarche titubante. Ainsi délesté, il lui serait plus facile de reprendre son chemin, et, chose appréciable, en cas de mauvaise rencontre, il n'aurait rien à se faire voler !
Grâce au brave malheureux aviné qui avait croisé sa route, Toni avait pu faire ripaille et payer d'innombrables tournées aux filles de joie qui, comme par enchantement s'étaient jetées à son cou. Mon Dieu, quelle nuit ! Les rôts et ragoûts avaient défilé à profusion sur la grande table occupée par Toni et ses convives piaillantes.

Quelle fête, mon Dieu ! Toni n'avait jamais tâté autant de croupes altières, de gorges replètes et rondes, ni reçu autant de baisers goulus et savoureux. Il en était encore tout retourné. Il avait même eu la chance de monter avec une brave fille : la Marion, qui l'avait comblé de divines caresses et de baisers passionnés. Au matin, ils avaient pris un copieux petit déjeuner : ½ufs, fromage, lait chaud et tartines au saindoux.

Toni s'en léchait encore les babines lorsque, poussé par une soudaine impulsion, il se saisit de deux gros ½ufs qui semblaient lui faire signe sur l'étalage du volailler. Lequel, occupé à conter fleurettes à une boniche roucoulante ne prêtait aucune attention à son étal.

Cependant, par le plus grand des hasards, et pour le comble de malchance de Toni, un homme vêtu de noir, chapeau haut de forme l'avait surpris dans son travail.
« Au voleur ! au voleur ! » s'écria-t-il en s'élançant à la poursuite du délinquant.
Toni ne perdit pas son temps à s'enfuir. Préférant user de ruse, il enfila prestement le fruit de son larcin dans la besace qu'il portait sous sa capeline en guenilles pour le dissimuler. Lorsque le brave homme atteignit Toni, ce dernier simula la surprise :
« Un voleur ? ... Où ?
- Il a du partir par-là. » Poursuivit-il en indiquant une quelconque direction sur la place.
- Coquin, tonitrua le vieil homme, ton compte est bon ! le voleur, c'est toi ! Ne fais pas l'innocent. Je t'ai vu !
Un attroupement de badauds se fit aussitôt autour des deux hommes, coupant ainsi toute possibilité de retraite au pauvre Toni.

« Je suis juge au palais de Justice et j'ai vu, de mes propres yeux vu ce jeune freluquet voler deux ½ufs à l'étal du sieur volailler.
- Il n'a rien dans les mains, se risqua à argumenter une brave mégère.
- Mais, moi, je l'ai vu s'emparer de ces deux ½ufs bien dorés ! » lui répliqua le digne représentant de la justice.

Un tollé général s'en suivit. Chacun voulant lyncher le truand sur l'heure pour lui apprendre à ne plus recommencer. Manière de rendre justice à ce pauvre marchand de volailles lésé. Nonobstant, le juge, en sa qualité de digne représentant de la dame justice, aveugle et droite s'interposait.
« Ce jeune homme a cependant droit à un jugement en règle. Calme bonnes gens ! Pas de précipitation » hurla-t-il tout en poussant Toni vers un cageot où il l'obligea à s'asseoir afin d'être jugé.

Surpris, Toni s'assit brusquement et se releva aussitôt, mais pas aussi sec, comme on aurait pu le dire. Il avait écrasé ses ½ufs en posant trop vivement son postérieur sur sa besace au moment de s'asseoir sur le cageot.
Hilarité générale. Le jaune des ½ufs tachait la culotte du malheureux et s'écoulait par les déchirures de sa capeline usée. Penaud, Toni ne pouvait nier son larcin. Le juge triomphant s'écria :

« Par les ½ufs, il a été confondu ! ... il sera condamné à être pendu !
- Par les ½ufs ? s'enquit Toni soudain affolé à la seule idée d'un tel supplice.
- Non, par le cou, comme tout le monde » Répondit dignement le juge en saisissant fermement Toni par le bras pour l'emmener.

# Posté le mercredi 07 février 2007 10:14

chapitre 3

Chapitre 3


La fuite...grâce à St Jean de Dieu.


Cette fois-ci, Toni, truand de l'époque médiévale, a bel et bien été pris. Arrêté, alors qu'il dérobait deux gros ½ufs à l'étal du sieur volailler, il est fermement retenu par le bras. Par un incroyable manque de chance, un vieux juge se trouvait sur les lieux, au moment du vol. C'est ce juge du tribunal de Justice qui le retient d'une main ferme.

Le digne représentant de la Justice emmène Toni vers la prison d'où il ne ressortira que pour être pendu haut et court en place de grève. Triste sort pour un si jeune homme. Bien sûr, il ne s'agit que d'un petit truand qui mérite d'être châtié sévèrement. On ne peut, à notre époque voler impunément ! Tout larcin de ce genre doit être sévèrement puni. Non seulement le coupable est condamné à être pendu, mais en plus, il est fouetté en public. Cela, pour lui ôter définitivement l'envie de recommencer. Et, croyez-moi, trente coups de bâton sur l'échine, administrés de main de maître vous coupent à tout jamais l'envie de voler de nouveau.
Quant à la pendaison, c'est la "cerise sur le gâteau". C'est pour l'exemple. Pour éviter que d'autres aient envie de les imiter.

Le chemin qui mène de la place du marché, lieu du larcin, à la prison est long. Nombre de badauds flânent par les rues. Des étals de tout genre sont alignés tant bien que mal de part et d'autre d'une rigole qui sépare la chaussée en deux. Dans ces rus, s'écoulent les eaux usées et les déchets en tout genre. Les effluves coutumières, loin d'être agréables, ne semblent plus gêner les passants, tant ils s'y sont habitués.

Alors que notre ami est ainsi entraîné vers son triste destin, le sieur Ménival sort de son hôtel particulier. Il se rend à la Chambre des Comptes où il devra tenir séance. Le sieur Ménival est en effet le responsable de ce palais. C'est là que siègent de nombreux autres notables de la ville chargés des impôts et des recettes publiques.
Il s'agit en effet d'un très grand Seigneur. Très connu, il est respecté de tous. Et craint aussi ! Sur un seul ordre de sa part, on peut se retrouver du jour au lendemain entièrement démuni. Ruiné ! ... Sur la paille, au vrai sens du terme, puisque, bien souvent enfermé dans un cachot nauséabond.

Et croyez bien qu'à notre époque ce genre de chose arrive bien fréquemment. Les délateurs sont nombreux ! Une simple plainte, et vous voici jugé, voire même condamné. Condamné à payer si lourd tribut que vos belles ressources bien souvent ne peuvent parvenir à vous en acquitter. Les fortunes passent ainsi d'une main à l'autre, au gré des dénonciations.

Quand Toni, truand, fermement tenu par le sieur juge du Tribunal de Justice, aperçut le Grand Seigneur craint et respecté de tous, il accéléra le pas. Le digne représentant de la Justice, surpris, se vit comme entraîné, et dut accélérer le pas lui aussi, pour suivre son prisonnier.

A notre époque, les rues encombrées sont tout particulièrement glissantes. Il est vrai que les voies publiques servent plus de décharges pour les vases de nuit que pour les eaux usées ou les eaux de pluie. Les caniveaux, trop peu nombreux, n'abondent plus que difficilement à absorber tous les déchets : feuilles mortes, papiers gras et les excréments jetés sur le pavé.

Lorsque Toni, truand, plutôt naïf, mais pas si bête, se trouva devant le sieur Ménival, il se mit brusquement à genoux, pour marquer son respect. Il voulait, par ce geste, s'attirer les bonnes grâces, oh ! combien précieuses de ce grand homme. Il ne parvint, nonobstant, qu'à entraîner son tortionnaire. Celui-ci, surpris, fut déséquilibré. Voulant éviter de chuter lamentablement et honteusement dans la rue, il glissa fort malencontreusement sur un étron tout fraîchement jeté d'une fenêtre voisine, par une servante. Le résultat fut donc que le digne représentant de Dame Justice s'étala de tout son long. Il chut, la tête la première, dans la rigole malodorante.
En tombant, le nez dans les puanteurs de la rue, le juge lâcha sa proie.
Toni, truand que le sort semblait favoriser, se vit ainsi libéré de la poigne de fer du sieur juge. Le pauvre vieux gisait, assommé ou presque, au milieu de la chaussée, dans les épluchures et ordures de toutes sortes, le nez en sang.

La foule des badauds s'élança aussitôt au secours du vieillard. L'attroupement ainsi provoqué laissa à Toni, truand soudain libéré, l'opportunité de fuir. Ce dernier ne perdit donc point son temps. Prenant ses jambes à son cou, il détala à vive allure. Non sans avoir, auparavant, délesté le digne représentant de la Justice, de son sceau officiel en or. Celui-ci, signe distinctif indispensable à ce dignitaire, avait en effet, malencontreusement, quitté l'abri de la poche à gousset du complet auparavant impeccable du juge.
On prit grand soin du Monsieur qui semblait complètement perturbé par sa chute. Il criait tantôt que son prisonnier lui avait échappé, tantôt «au voleur au voleur ! » ou «oh ! Mon Dieu ! ...il s'envole, il s'en va ! ». Il se lamentait sur cette triste époque en pleurnichant. Il fit tant et si bien que le Sieur Ménival, dans un geste de bonté, qui était loin de lui être coutumier, manda les gens de Saint Jean de Dieu venir prendre soin du pauvre homme...

Toni, truand béni par le sort, retrouvait ce jour une liberté qu'il aimait par dessus tout, mais qu'il avait bien failli perdre pour de bon.

# Posté le mercredi 07 février 2007 10:14

chapitre 4

Chapitre 4


En prison...ça n'est pas une vie !


Liberté ! liberté chérie... on ne t'apprécie bien que lorsque l'on a failli te perdre. Et Toni s'en rendait parfaitement compte. En effet, il avait eu chaud. Très chaud. Peu s'en était fallu qu'il ne se retrouve dans une cellule infecte à attendre son triste sort : la pendaison.

Croyez-moi, à notre époque, la prison est loin d'être drôle. Ce n'est point une sinécure. Endroit lugubre s'il en est ! Les cellules sont localisées, généralement, dans des sous-sols. Humides, en raison de la proximité de la Seine, leurs murs sont rongés de salpêtre. Le sol, en terre battue, devient vite boueux. Dès que les crues du fleuve menacent. Les paillasses, humides, sont faites de paille à demi-pourie. Elles sentent l'urine et tiennent plus du fumier que de la couche bien proprette que l'on trouve parfois dans les maisons ordinaires.

Pour seule compagnie, celles des gros rats d'égouts. Bien nourris, ils vous regardent, la nuit, de leurs yeux rouges. Si vous n'y prenez garde, ils sont si hardis, si effrontés et insatiables, qu'ils viennent même vous ronger les orteils pendant votre sommeil, la nuit. Voilà pourquoi, dans les prisons collectives il faut organiser des tours de garde, pour veiller sur le sommeil d'autrui. Par contre, lorsque l'on est condamné au cachot, comme ça aurait pu être le cas de Toni, truand s'il avait été pris, c'était bien pire. Seul, il fallait veiller soi-même à ne pas se faire dévorer tout cru pas ces infects rongeurs.

Afin de ne pas les inciter à ces actes de cannibalisme barbares, il était de bon ton de partager sa maigre pitance avec eux. Lorsque le geôlier ne vous avait pas trop pris en grippe, votre ration de pain était correcte. La soupe arrivait à peine à vous satisfaire. Un chiche morceau de viande grasse, dont mieux valait ignorer la provenance, nageait sur un bouillon maigre qui ne tenait même pas du brouet.
Si par malheur, vous n'étiez pas dans les bonnes grâces de votre gardien. Alors là ! Aïe de vous ! Vous ne receviez qu'un brouet fort clair, où nageaient quelques cafards ou autres bestioles. Le pain était si moisi que les rats préféraient de beaucoup s'attaquer à vos doigts de pieds, pour si mal lavés qu'ils fussent. Pour plus nauséabonde que soit l'odeur de votre corps, les rats la supportaient bien plus facilement que celle du pain moisi. S'il vous arrivait de vous assoupir à un quelconque autre moment que durant le jour, c'en était fait de vous. Vos amis rongeurs avaient tôt fait de vous arracher qui un ongle, qui un morceau de peau. De quoi vous faire enrager !

Et enrager au vrai sens du mot. Bien trop souvent, on était obligé de pendre des voleurs et des petits truands qui osaient faire de sordides grimaces devant la foule réunie pour assister à leur pendaison. Gestes désordonnés, bavant sans aucune retenue ; ils étaient effrayant à voir.

Ah ! triste sort que celui des truands ! Ils étaient traités de la manière la plus dégradante qui soit. Tous haïssaient cette vermine. Pour les voleurs, nulle pitié. Les plus chanceux étaient certainement ceux que l'on arrivait à lyncher sur les lieux du crime, sans autre forme de procès.
Les autres malheureux étaient enfermés dans des ignobles cachots. Ils y attendaient leur jugement, qui, bien souvent, n'avait lieu qu'au bout de cinq à six semaines.

Les juges, surchargés de travail espéraient que les rats, en bouffant ces malotrus, leur éviteraient le travail désagréable de condamner ces voleurs.
Tous ces malfrats disaient avoir de bonnes excuses : la faim, la pauvreté, le manque de travail. Que sais-je encore ? Du bla-bla-bla pour sauver leur tête ! ça, oui !

Et les gens du barreau, soit dit en passant, étaient bien trop occupés à faire payer en nature les amendes qu'ils infligeaient aux filles de joie. Ou à faire ripaille chez tel ou tel avocat qui fêtait un succès inespéré. Les procès étaient si aléatoires que, faire libérer un accusé, tenait du prodige. Et ça se fêtait dignement.
On invitait les juges, les membres du jury et autres huissiers ou gens d'armes à des banquets interminables. Rôts, gigots, ragoûts de toutes sortes, volailles, gibier étaient servis en quantité. Le tout, naturellement, était arrosé de gerboise, d'absinthe ou de bon vin.

Inutile de dire que, le lendemain de fêtes, les dignes représentants de la Justice au barreau n'étaient pas le moins du monde enclins à la clémence.

# Posté le mercredi 07 février 2007 10:15

chapitre 5

Chapitre 5


Mieux vaut violeur...que voleur.


Les salles communes des prisons étaient le plus souvent situées, soit au rez-de-chaussée, soit au premier sous-sol des vieux bâtiments de la maréchaussée. Plus sec, l'air y était tout aussi nauséabond, mais sans cette humidité qui vous donnait la mort. On pouvait dormir en paix la majeure partie de la nuit. Sauf bien sûr, lorsque son tour de garde arrivait. Là, pas question de s'assoupir ou de sommeiller. Si le moindre incident survenait pendant votre tour de garde, c'était le lynchage immédiat et sans procès.

Il est vrai qu'il ne fallait dormir, bien souvent, que d'un ½il, car vos codétenus avaient tôt fait de vous soustraire vos biens. Mais vous étiez bien plus en sécurité au milieu des violeurs et des assassins, des mauvais payeurs ou des maquereaux et autres gigolos que seul dans un cachot pour truand ou voleur.

Bien. Il faut reconnaître qu'un assassin ou un violeur est quelque part un personnage important. Courageux, en quelque sorte. Fort et respecté dans le milieu carcéral. Ce sont eux qui font la loi et rendent la justice (en minuscules, bien sûr) dans les salles des prisons de Paris. Nul n'oserait les affronter. Ils bénéficient de passe droits de la part des geôliers ; ont des rations plus conséquentes et, pour s'attirer leurs faveurs, certains vont jusqu'à leur céder une part de leur repas. Ce sont les rois des lieux.

Bien traités par tous, ils se pavanent au milieu des cellules, réconfortant l'un, ou alors, en réprimandant un autre pour un acte qu'ils désapprouvent.

Naturellement, il est fort peu probable que de tels personnages soient jamais pendus ou fouettés. Souvent condamnés à quelques dizaines d'années de réclusion, ils se contentent de les purger en essayant de faire bombance de leur mieux. Ils n'essaient même pas de fuir ou de s'échapper. Les traitements de faveur dont ils bénéficient au sein de la prison les satisfont pleinement.

# Posté le mercredi 07 février 2007 10:16